Profession du père, Sorj Chalandon

Alerte gros coup de cœur pour ce livre !

Premier livre de l'auteur que je lis, je dois dire que je n'avais jamais pris la peine de me pencher sur son travail, persuadée que ce n'était pas trop mon truc. Je suis récemment tombée sur un article de blog qui m'a fait franchir le pas et encore une fois, je ne regrette pas d'être sortie de mes petites habitudes.

J'ai trouvé dans ce roman une écriture poignante et sincère, qui laisse toute sa place à l'émotion, et qui parvient à nous faire rire et frémir, en nous racontant le calvaire d'Émile, qui a grandi entre un père violent, mythomane et paranoïaque et une mère en plein déni. Ce père tour à tour agent secret, espion, chanteur, prof de judo, que le jeune Émile ne peut s'empêcher d'admirer au-delà de l'effroi qu'il lui inspire. 

Il y a les coups, la violence physique mais c'est avant tout le mensonge et la torture morale qui ont marqué le personnage. L'histoire est inspirée de la vie de l'auteur lui-même et il est très touchant de percevoir les blessures profondes de de l'adulte, à travers le personnage d'Émile (mélange de l'auteur lui-même et de son frère). Touchant également de voir son cheminement pour aller au-delà des traumatismes de l'enfance et pour parvenir à s'émanciper de ce père malade et de cette mère transparente, effacée, qui se fait complice du tortionnaire pour éviter les coups. 

On est pris d'empathie pour ce petit garçon, totalement à la merci de la folie paternelle. On en veut à cette mère passive, qui excuse le comportement de son mari à renfort de "Tu connais ton père" et qui, même lorsque le père sera mort et enterré, continuera à jouer la comédie du mensonge. À tâtons, Émile va se construire par mimétisme d'abord, en reproduisant le modèle paternel sur l'un de ses camarades de classe, pour arriver à s'en affranchir une fois adulte, lorsqu'il aura fondé sa propre famille. Une victoire sur son passé, qui lui a peut-être aidé à trouver cette force qu'il a en lui : celle de garder en son cœur de l'amour pour ses parents défaillants. Dépasser la colère, la rancune pour ménager une place à l'amour. On sent l'auteur apaisé à la fin de son roman. Ce n'est pas de la résignation ou du dépit.  Avec ce livre, il semble qu'il ait pu faire la paix avec son enfance bafouée. 

"Profession du père", c'est l'histoire d'un enfant maltraité prêt à tout pour plaire à ses parents. Un style sobre, des mots  simples mais puissants pour nous décrire l’indicible, avec beaucoup de pudeur et de respect. À lire impérativement (enfin, vous faites ce que vous voulez)!

Quelques extraits : 

"Profession du père ? Ma mère n'avait pas osé remplir le formulaire. Mon père avait grondé.

- Écris la vérité : "Agent secret"." Ce sera dit. Et je les emmerde."

"Mon lit était froid d'avril. L'appartement était froid d'habitude. J'ai passé mon enfance à cacher mes pieds dans la glace des draps. Ce soir là, je n'ai pas été battu."

"Pour ne pas le réveiller, nous nous déplacions sur la pointe des pieds. Elle et moi avancions dans l'appartement comme des danseuses. Nous ne marchions pas, nous murmurions. Chacun de nos pas était une excuse."


"J'ai traversé leur appartement sur la pointe des pieds. J'ai refermé la porte... Sur le trottoir , j'ai regardé la façade de l'immeuble,leur étage désert, leurs fenêtres noires. Je suis retourné à la camionnette . Je me suis couché en boule, recouvert par du papier journal. J'ai eu peur du sommeil. Peur de fermer les yeux. Peur de ne pas me réveiller. De mourir là, dans une rue en hiver.
Et personne, jamais, ne m'a consolé de ces nuits."

2 commentaires:

  1. Quel enthousiasme ! Mais c’est vrai qu’il ne peut en être autrement...

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